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Les prises pour se relier sont partout

  • kortalexandra
  • 1 juil. 2025
  • 8 min de lecture

Dernière mise à jour : 1 août 2025

Cher.e toi,


Je me demande souvent comment tu vas, ce qui t'anime en ce moment. Comment ça respire en toi? Quelle est la danse des éléments et dimensions à travers tes corps?


De mon côté, les éléments sont très vivaces. Un peu à l'image de cette rivière dans laquelle j'ai le bonheur de pouvoir me baigner tous les jours. Un feu solaire brûlant, un courant qui emporte si on s'arrête de nager ou qu'on manque l'appui des roches du fond. Autant de vent qu'il en faut pour induire une respiration ample et profonde. Et les petits poissons qui viennent déposer leurs bises sur nos peaux. Bien des invitations à ressentir, à ouvrir, à connecter. À se laisser déposer dans un flux qui ne demande pas la permission de circuler.


Parmi tous les éléments qui peuplent mon quotidien et activent mon attention, j'ai à cœur de te parler de la reliance. J'ai constamment l'occasion d'observer les endroits de rupture qui génèrent en nous plus de souffrance. Et je vis régulièrement la magie de la connexion, en soi, avec les autres, avec plus grand. Il me semble que la vie ne se passe pas de douleurs mais que leurs effets peuvent être contre-balancés par le lien.

Face aux petites contrariétés comme à l'innommable, le plus puissant remède est la connexion et elle est partout. Ressentir son corps physique, se relier à la nature et à cela qui nous dépasse, regarder, toucher, parler à quelqu'un, créer ou s'émerveiller de l'art des autres, apprendre …

Choisir, aussi régulièrement que possible, de sortir la tête du bain défaitiste et anxiogène pour donner du bon au cœur et au système nerveux. S'offrir l'apaisement autant que la force pour retourner à ce que la vie nous demande d'affronter.


Les dernières années que nous venons de traverser ont bousculé cette question de la connexion. Il m'a été difficile d'accepter l'intrusion augmentée de l'écran entre nous. Aujourd'hui, je persiste à affirmer que rien ne remplace la présence physique en un même espace, et ajoute les fruits de nombreux moments de grâce nourrissante « en ligne ». Quelle que soit la modalité, toute occasion de se relier est une source précieuse, tant qu'est cultivée la diversité des approches et que l'on choisit bien les prises sur lesquelles on se branche.


Le texte que je te partage aujourd'hui revient de mes années de vie à Montréal.

Je t'invite à me suivre dans l'exposition de l'artiste multidisciplinaire islandais Ragnar Kjartansson au Musée d'Art Contemporain de Montréal. A posteriori, cette expérience, articulée autour de diverses mises en abîmes et superpositions d'espaces, semble avoir très bien pressenti les tournants qui s'annonçaient. Je m'en suis rappelée plusieurs fois pendant les confinements. Elle est pour moi l'occasion de mettre en lumière la puissance de cette toile qui constamment nous relie. Qu'elle se matérialise dans notre quotidien par un outil devenu inévitable me fait sourire. L'Univers est bien facétieux et plein d'humour. J'y vois en tout cas une belle invitation à s'emparer de cette énergie de connexion, à devenir les explorateurs de nouveaux possibles, en faveur du magnifique tissage de cœurs que nous sommes.


Que cette lecture te nourrisse et t'inspire. Qu'elle fasse résonner les fils qui passent à travers toi. Et si tu en as l'appel, tu peux déposer tes ressentis dans les commentaires. Je suis sincèrement curieuse de ton expérience. Comment se manifestent tes besoins et élans de connexion à toi ? Te sens-tu relié.e ces temps-ci ? Vers quoi te tournes-tu quand tu te sens séparé.e ?

Tu pourras aussi poursuivre ton expérience avec le mix Believing in the bigger dream, qui offre des échos harmonieux.


Mais pour l'heure, place à la flânerie...

Assieds-toi confortablement, prends de belles respirations avec moi.

Connecte-toi à ton corps et permets aux images de venir résonner en toi...


De ma solitude à la tienne, ensemble




© San Francisco Museum of Modern Art


PARTIR POUR UNE RENCONTRE...


Mercredi, fin d'après-midi, dans la mollesse cotonneuse de la féroce grippe saisonnière. Impression de ralenti en passant le tintement des balançoires, devant le Bâtiment PK de l'Uqam. Ragnar, je viens à toi fatiguée, mais portée par une vive impatience. On m'a trop parlé de toi. Pourtant, toujours je m'efforce de retrouver cet état de neutralité à chaque rencontre, pour ne rien chercher de plus qu'une connexion claire, en un instant T. Alors pour le moment je m'approche, usant de ma respiration comme d'un système d'évacuation des attentes.

Mon souffle ralenti me mène à la première salle, dans laquelle j'entre en ayant résolument ignoré ta présentation et celle de ton installation World light – Life and death of an artist. Plongée dans une cacophonie que des gens dispersés tentent de capter de leur écoute mobile.

Quatre murs, quatre écrans en simultané. Tu nous montres des tournages : faux décors, clap de début et de fin, intrusions extérieures du personnel de plateau, changement de ton et d'adresse des personnages filmés...

Révéler la fabrique, dans la mise en abyme d'une théâtralité poussée devant les caméras-écrans. Les acteurs semblent capturés dans un début de XXème siècle rural, où se mêlent air de la mer, religion et promiscuité crasseuse, teintés d'un certain lyrisme.

Je peine à me concentrer. Le son est à la fois trop et pas assez fort pour que je reçoive ce qui m'est donné. J'essaie de suivre l'écran devant moi. Deux hommes parlent, avec émotion, dans un décor à la Gaspar David Friedrich. Ils pourraient être en train de déclamer Le Lac de Lamartine, dans un anglais avec accent islandais. Mais derrière moi, ça zoome sur un bébé qui pleure, tandis qu'à ma gauche une musique chargée d'émotion s'élève sur la silhouette d'un pêcheur tourné de dos... Cette superposition des scènes me rend hermétique.

Je poursuis la visite.


… QUI PREND PAR SURPRISE …


Deuxième salle. A lot of sorrow.

Un écran. Dispositif frontal. Un groupe de rock en concert.

Lenteur, langueur. Mélancolie?

Sorrow found me when I was young... Sorrow waited, sorrow won...

Son public semble lui aussi assez inerte. Il est si ennuyeux que ça ce concert?

Interlude.

Le chanteur se fait passer une bouteille de vin blanc dont il sert des verres aux gens rassemblés devant lui. Un barbu monte sur scène et tend aux interprètes un plateau d’amuse-bouches et crudités, avant de se saisir d'une caméra. Le chanteur croque dans une carotte et se remet à pousser sa voix. L'audience se réveille et applaudit. Lui reprend avec ce même petit sourire en coin, tout en mâchant entre deux paroles.

Un irrépressible frisson me parcourt tout le corps, comme un pressentiment.

Ils savent tous quelque chose que je ne sais pas encore, et ça les tient ensemble, là, malgré la pénibilité de la situation. Ils luttent, de concert, dans ce qui peu à peu se révèle être une boucle interminable. En fait, nous assistons à ta captation (le barbu serveur et cameraman) d'une performance du groupe américain The National, le 5 mai 2013 au MoMA : reprise ininterrompue, dans une boucle de 6 heures 9 minutes et 35 secondes, de son titre Sorrow. Une façon d'affirmer la nécessité de la performance live, dans le contexte actuel de l'économie musicale.

Rien n'indique le temps dans la salle, mais je sens bien que je suis arrivée vers la fin. Ton œil numérique est maintenant fixé sur le guitariste qui sautille, s'excite, secoue la tête, s'emporte dans un solo électrisant. Il transpire, il souffle. Il se remobilise. Interlude. Pas pour lui. C'est à son tour de tenir la note. Les autres reprennent à manger et à boire, tandis qu'inexorablement... sorrow found me when I was young...

Me voilà prise dans la boucle, avec les autres déjà assis à mon arrivée, qui remonte peut-être à quarante minutes.

Je ne sais pas, le temps n'existe plus.

Il s'est fondu dans les envolées de ce « chagrin » planant... A présent, moi aussi je tremble, dans la prise de conscience que l'on est en train de vivre un moment essentiel. Une brèche s'est ouverte. Une liaison transtemporelle et interspatiale. 5 mai 2013 et 27 avril 2016, New York et Montréal se sont rejoints quelque part dans la tenue des notes qui lient ces 105 versions de Sorrow enchaînées. A travers l'écran, s'est étendue la … sympathy … qui déjà liait le public new-yorkais aux musiciens.


… LORSQU'EST ATTEINTE LA CORDE SENSIBLE …


Malgré la répétition, malgré le temps qui n'en finit plus de s'étirer jusqu'à un point dont nous ignorons la distance, nous aussi restons. Nous restons parce que nous avons été touchés, parce que nous voulons affirmer, par notre endurance, que nous adhérons à cet accord tacite.

M'extraire de cette hypnose solidaire semble relever de l'impossible, et je n'y arrive qu'à l'aide d'une volonté de fer qui me guide jusqu'à The Visitors. Une autre grande salle avec des écrans partout. Les visiteurs y sont assis, debout, dispersés dans l'espace. Certains sourient. D'autres sont très concentrés. Un couple juste devant moi danse timidement un slow affectueux, au rythme de la mélodie qui émane des écrans.

Calme et douceur sont nos hôtes.

Sur les murs proche de moi, toi et ta guitare dans un bain moussant, un batteur dans une cuisine, un autre joueur de guitare assis derrière un grand piano à queue. En face, encore des musiciens avec un ou plusieurs instruments, seuls dans l'une des pièces richement décorées de la Bergerie Rokeby, New York State. Malgré l'isolement, vos chants s'unissent. Simplement reliés aux autres pièces de cette maison-mère par un casque-ombilical, vous aussi entretenez un souffle musical qui jamais ne s'interrompt. A l'écoute, chacun entre ou se retire de l'envoûtante chorale à une dizaine de voix et d'innombrables instruments, alimentant envolées passionnées et subtiles decrescendos.

Où suis-je? J'ai glissé d'une dimension parallèle à une autre. Les Visitors de cette majestueuse propriété, enveloppés dans la chaleur estivale, nous offrent leur incantation avec une douce résolution. Nous sommes invités à communier avec ta tribu qui, dans une force paisible, répète son lent gospel.

Je ne suis pas sûre de tout bien entendre. Once again... I fall into... my family ? Je ne sais pas qui vous êtes, mais c'est bien une famille que j'ai devant moi. Depuis la première salle en fait, c'est un travail de troupe qui s'expose. Oui, c'est bien cela qui me reste de ces plateaux de tournage, dans la familiarité des entre-deux prises, dans les applaudissements d'après « cut », dans la complicité des regards à la mise en place. Puis sur cette scène, avec un groupe en lutte contre la fatigue pour sauver l'avenir de la représentation. Ici encore, le rassemblement avec quelques amis pour chanter les paroles de ton ex-femme.

Once again... I fall into... my feminine... ways, telles sont en réalité les paroles justes. Un hommage donc, dans cette demeure chantante qui pourrait alors évoquer les Femmes Maison de Louise Bourgeois. L'art, son expression en tous genres, qui que l'on soit, comme une infinité de tentatives, réussies ou non, qu'importe, de solitudes qui parlent à d'autres solitudes de ce grand tout qui les unit.

« Nous sommes les abeilles de l’Univers. Nous butinons éperdument le miel du visible, pour l’accumuler dans la grande ruche d’or de l’Invisible », écrivait si poétiquement Rainer Maria Rilke. Voilà ce que vous faites en ce moment, chacun dans votre alvéole.


… LOGÉE DANS NOTRE CŒUR COMMUN


Je me suis installée au sol. Si j'osais, je m'allongerais complètement, inspirée par l'herbe sur la dixième caméra située dans le jardin. Une femme à ma droite commence à fredonner. Chaque nouvelle personne qui entre se laisse prendre à cette union de solitudes. La puissance de créations comme celle-ci réside dans leur force de rassemblement. Elles invitent le partage d'une intimité qui délie les codes.

La performance dure une heure, et pour finir, nous nous trouvons devant ta compagnie réunie sur un seul écran. Nous vous regardons vous éloigner joyeusement dans le champ d'en face, captifs de cette mélodie qui s'éteint tranquillement. Et tandis que les membres de l'équipe technique procèdent à la mise hors tension de chaque caméra-écran, nous restons là, flottants d'allégresse, au milieu de ces monochromes gris.

En silence.


De retour dehors, le ralenti des balançoires du Bâtiment PK a pris la riche saveur de la redite, tandis que la grippe s'est transformée en une délicieuse ode à la lenteur. Deux jours déjà que j'évolue dans les hauteurs, sans vraiment en redescendre. Et c'est de là-haut que j'irai ce soir assister à la première Nuit Debout de Montréal. Du musée à la rue, un pas. Dans ce monde, où il m'est devenu si difficile de trouver un sens et des engagements auxquels m'accrocher, Ragnar tu viens d'offrir un remède au vide dans ma poitrine.

Tout comme toi et tes compagnons, nous tiendrons le pavé, faisant de la distorsion du temps la nouvelle arme d'expression de notre foi en l'humanité.


Montréal, le 08/05/2016.



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